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Le Lundi, c'est poésie ! - Lundi 19 octobre 2015-Le Sire de Chambley-La Légende des Sexes-L'Hymne des Noyés

EDMOND HARAUCOURT (1856 - 1941)

 

Est un poète et romancier Français, également compositeur, parolier, journaliste, auteur dramatique et conservateur de musée.

Il commence sa carrière d'auteur par la publication d'un recueil sulfureux pour son temps, La Légende des sexes, poèmes hystériques et profanes, paru en 1882 sous le pseudonyme de « Sire de Chambley »

L'Hymne des Noyés fait partie de la "Légende des Sexes" mais n'a été achevé qu'après  la publication de ce livre, qui a été tiré à un très petit nombre d'exemplaires et dont les originaux sont fort rares. Ils portent tous la signature de l'auteur.

Ce livre est l'épopée du bas ventre.

De nombreuses contrefaçons ont été faites sans qu'il soit possible de les reprendre.

 

 

L'Hymne des Noyés

 

La Seine de déploie en frémissements vagues

Où le reflet du gaz agite un doux éclair,

Tandis qu'un courant fuit dans la fuite des vagues,

   Puis opaque et pourtant plus clair;

   Il glisse, lourd comme une lave,

   Sur le flanc des piliers qu'il lave,

   Et voici qu'un hymne humble et grave

      Monte dans l'air.

 

" Nous sommes les noyés des grandes nuits lascives;

Les doux inachevés, les chauds et courts destins;

Nous sommes le flot blanc des races convulsives

   Qui jaillit des soirs aux matins:

   Nous ruisselons comme des fleuves,

   Fils de nonnes et fils de veuves,

   Fils de vierges prudemment neuves,

      Fils de catins.

 

" Pollen des lits bourgeois et des ennuis nocturnes,

Fleurs d'amour, fleurs sans fruits des soirs sans lendemain,

Nous chantons notre glas dans l'eau froide des urnes,

   Au clapotis roses des mains;

   Nous passons sans que nul nous voie,

   Mais avant d'être ceux qu'on noie,

   Nous noyons dans des mers de joie

      Les coeurs humains.

 

" Nous sommes les enfants ignorés de leurs mères;

Nés d'un frisson d'amour, nous mourons de frissons,

Et plus que les foetus nous sommes éphémères,

   Nous, leurs frères, qui nous berçons

   Dans nos berceaux de porcelaine

   Accrochés aux duvets de l'aine,

   Comme au long des sentiers la laine

      Pend aux buissons.

 

" Et tous, assassinés par l'onde du baptême

Dans les Saxe et les Chine ou dans les grès rugueux,

Dans les fleurs des faïences ou les fleurs de Bohème,

   Nous fluons à l'égout fougueux:

   Puis notre flotte erre et navigue

   Dans l'écluse, contre la digue

   Et sous le pont où la fatigue

      Endort les gueux.

 

" Nous en avons tant vu grelotter sous les arches

Que nous en avons pris en pitié les vivants;

Tant vu qui regardaient, assis aux bords des marches,

   Courir leurs rêves décevants;

   Et mieux vaut le peu que nous sommes

   Que d'être devenus des hommes

   Essayant de pénibles sommes

      A tous les vents!

 

" Nous aurions pu peupler cent mille fois la terre,

Etre héros, rois, dieux, avoir soif, avoir faim;

Nous étions tout, étant le nombre et le mystère,

   L'ébauche du projet divin:

   Mais nous roulons, tourbe inféconde,

   Vers l'inféconde mer qui gronde,

   Vers la mer cuvette du monde

      Sans fond, sans fin!"

 

Noctù qui juvenis leget hoec mea carmina solus
  Ardentem librum tollat utramque manu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Date de création : 12/10/2015 @ 09:51
Dernière modification : 04/11/2015 @ 15:28
Catégorie : Le Lundi, c'est poésie !
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Texte à méditer :   'La douleur est la pierre de touche de tout grand art'   Oscar Wilde
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