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Le Lundi, c'est poésie ! - Lundi 23 mars 2015-Jules Supervielle

Un petit poème sur l'amitié.

Jules Supervielle imagine que des amis nous sont destinés, que nous ne rencontrons jamais, ou que peut-être nous ne savons pas reconnaître

 

 

Il vous naît un poisson qui se met à tourner

Tout se suite au plus noir d'une lame profonde

Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,

Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux

Que ses soeurs de la nuit les étoiles muettes.

 

Il vous naît un oiseau dans la force de l'âge

En plein vol, et cachant votre histoire en son coeur

Puisqu'il n'a que son cri d'oiseau pour la montrer.

Il vole sur les bois, se choisit une branche

Et s'y pose, on dirait qu'elle est comme les autres.

 

Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes,

Il n'est pas encore de chasseur dans la contrée,

Et quelle peur les hante et les fait se hâter,

L'écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,

La biche et le chevreuil soudain déconcertés?

 

Il vous naît un ami et voilà qu'il vous cherche

Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux

Mais il faudra qu'il soit touché comme les autres

Et loge dans son coeur d'étranges battements

Qui lui viennent de jours qu'il n'aura pas vécus.

 

Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,

Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,

Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles

"Si je croise jamais un des amis lointains

Au mal que je lui fis vais-je le reconnaître?"

 

Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence

Et les mots inconsidérés,

Pour les phrases venant de lèvres inconnues

Qui vous touchent de loin comme balles perdues

Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.

 

Jules Supervielle (Le forçat innocent)


Date de création : 21/03/2015 @ 17:10
Dernière modification : 11/08/2015 @ 14:40
Catégorie : Le Lundi, c'est poésie !
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Texte à méditer :   «... Il ne peut exister sous le soleil d’œuvre plus absolument estimable, plus suprêmement noble, qu’un vrai poème, un poème per se, un poème qui n’est que poème et rien de plus, un poème écrit pour le pur amour de la poésie»   Edgar Allan Poe
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